Forte mobilisation dans les collèges contre le tri social des élèves

Annoncée par Gabriel Attal lorsqu’il était encore ministre de l’Education nationale, dans le cadre de son “Choc des savoirs“, l’instauration au collège de groupes de niv eau en français et en mathématiques à la rentrée prochaine se heurte à un profond rejet de la part des professeurs comme de nombreux parents.

La Tribune des travailleurs y revient à la Une et en pages 4 et 16 de son numéro du 7 février (ci-contre).

Depuis le 1er février, pas un jour ne passe sans que la mobilisation pour le retrait de ces mesures ne s’exprime avec force dans l’agglomération lyonnaise :

• C’est l’une des exigences les plus présentes dans la manifestation qui jeudi 1er février a fait converger 3500 personnels vers le rectorat, à l’appel des syndicats de l’enseignement dans le cadre d’une mobilisation nationale du 1er comme du 2nd degré . La grève est ce jour-là ultra-majoritaire dans les collèges, entre 50 et 100 % de grévistes. Le soir-même, un appel à une nouvelle grève nationale est lancé par le SNES-FSU (appel qui sera rejoint par plusieurs autres syndicats dans les jours suivants).

• Dès le lendemain, vendredi 2 février, 150 professeurs venus d’une quinzaine d’établissements de l’agglomération – en particulier une dizaine de collèges de l’éducation prioritaire – sont rassemblés devant l’Inspection académique (IA). Ils ont répondu à l’appel lancé par les personnels du collège (REP+) Victor Schœlcher de Lyon 9e, appel soutenu par les syndicats départementaux CGT, FO, SNES, SUD… au moment où se tenait une instance sur les moyens d’enseignement (DHG) pour la rentrée 2024.

Un représentant de chaque établissement prend la parole pour dénoncer le tri social organisé par les « groupes de niveaux » comme les coupes massives qui en résultent pour les autres enseignements. La décision de reconduire a été prise à chaque fois par dix à quinze collègues. Puis tout le monde rentre dans l’IA, contraignant un de ses représentants à les recevoir durant deux heures. Sont représentés les collèges Brassens (Décines), Dru et Dufy (Lyon 3e), Rosset (Lyon 7e), Schœlcher (Lyon 9e), Casarès (Rillieux), Alain (Saint-Fons), Barbusse et Valdo (Vaulx-en-Velin), Éluard (Vénissieux), Lagrange et Gratte-ciel (Villeurbanne), du LP Fernand Forest (Saint-Priest)…

Au centre des préoccupations, le prix fort payé par les élèves les plus fragiles : 262 heures sont supprimées dans l’Éducation prioritaire. Ses moyens se réduisent à peau de chagrin puisque la dotation supplémentaire des collèges REP/REP+, qui pesait à la rentrée 2023 1,4 % du total des moyens d’enseignement des collèges, risque de fondre à 0,5% à la rentrée prochaine ! Cela pendant que les heures allouées dans les autres collèges les obligent à instaurer les groupes de niveaux là aussi au détriment des dédoublements, groupes de langues et options…

Une AG réunit ensuite plusieurs dizaines à la Bourse du travail pour discuter des suites. Les représentants de plusieurs établissements annoncent l’organisation de journées « collège mort » dans les semaines à venir.

• Lundi 5 février, des AG, des réunions se tiennent dans de nombreux établissements pour faire le point sur la situation, décider des suites à donner et s’organiser.

• Mardi 6 février, un millier de professeurs, AED… manifestent de nouveau à Lyon de la place Guichard au rectorat, avec en particulier plusieurs cortèges de collèges venus avec leurs banderoles.

Dans celui du collège Alain (Saint Fons), Marion professeur d’EPS témoigne : « Nous, nous perdons deux postes : un prof de français et un prof de maths ! On a 9 classes en 6e, plus une de SEGPA. La situation est déjà très difficile dans nos classes. Par exemple sur 25 élèves de 6e, moi j’ai 15 élèves ayant un PPRE1 , 2 élèves autistes profonds mais un seul AESH, 3 élèves avec un PAI2, 1 avec un PPS3… et 3 qui ont un suivi psychologique en raisons de troubles du comportement… Qu’est-ce qui va se passer avec les groupes de niveaux ? On va regrouper tous les handicapés dans la même classe ? C’est impensable.

Lors de l’audience qu’on a provoquée le 2 février, l’inspecteur d’académie adjoint nous a dit « Vous condamnez la réforme avant qu’elle ne s’applique. Vous n’avez pas de boule de cristal. » Mais ce n’est pas vrai, déjà dans les années 80 c’était un échec. Et là on sait que dans ces conditions, c’est un véritable tri social ! Ça organise le dénigrement de nos élèves, qui dans notre collège ont déjà bien peu d’estime d’eux-mêmes…

Nous sommes 75 profs et on s’est réuni hier midi. Tout le monde est contre cette aberration pédagogique des groupes de niveaux, mais tous ne sont pas prêts à une grève reconductible – sauf nous qui sommes une dizaine ici à avoir déjà fait 3 jours de grève. Nous avons décidé comme Schœlcher de faire “collège mort”, avec vendredi un blocage par les parents d’élèves, parce que plusieurs sont à fond avec nous.

On attend des directions syndicales qu’elles exigent que ça ne passe pas et qu’on ait plus de moyens. On veut aussi garder les heures d’accompagnement pédagogique en 3e : ceux qui nous les enlèvent rendent en même temps le brevet obligatoire pour passer au lycée. Ça va aboutir à encore plus d’échecs ! Et on veut des postes en plus pour avoir moins d’élèves par classe. Il faut communiquer davantage, informer les parents sur ce que ça va faire, les groupes de niveau, parce que quand les parents le comprennent, il y a plus de solidarité. »

Deux professeures de français du même collège complètent :
« On va nous mettre 5 niveaux pour 10 classes. Il y aura des “barrettes” pour aligner dans l’emploi du temps les groupes en français, en maths… Et la principale supprime un poste donc on devrait faire 20 heures de cours par semaine alors qu’on en fait 16 aujourd’hui. Là où on a un service avec deux classes de 6e et deux de 4e par exemple, on serait obligée d’avoir maintenant trois, voire quatre programmes de la 6e à la 3e à assurer ! Finis les jours posés pour un temps partiel, les horaires qui permettent de gérer une contraire familiale… Tout ça pour stigmatiser davantage nos élèves en difficulté, à qui on retire des moyens d’enseignement ! Nous, on ne veut pas que ça s’applique !!! »

Des professeurs et des AED du collège Gabriel Rosset (Lyon 7e) soulignent eux qu’ils étaient à 72% en grève le 1er février et 75% ce 6 février.

• Jeudi 8 février, c’est la première opération “collège mort” au collège Schœlcher (Lyon 9e). Une soixantaine de parents et personnels du collège sont rassemblés, avec le soutien de quelques profs du lycée La Martinière Duchère voisin.

Très peu de familles ont envoyé leurs enfants au collège… et ce n’est pas leur seule manière de s’associer au combat : les « parents d’élèves du collège et des écoles primaires du réseau REP + de la Duchère » ont fait signé par centaines une pétition : nous « refusons la mise en place des groupes de niveau (…). Cette mesure va générer encore plus d’inégalités et exposera nos enfants à des risques de harcèlement et de stigmatisation. Nous refusons la suppression des heures (…) ». Plusieurs mamans participent aussi à la délégation qui rencontre la principale pour que les revendications « remontent » à l’IA. Elles ont aussi préparé deux banderoles de « Parents en colère contre le tri social« , « contre les groupes de niveau », et dénonçant les « risques de harcèlement », la « perte de confiance », la « stigmatisation » et les « inégalités » dont elles ne veulent pas pour leurs enfants.

Le midi, une AG se tient avec les personnels et parents présents, qui discutent de la mobilisation à venir sur d’autres collèges. Ils décident notamment une demande d’audience au rectorat et « la poursuite de la lutte après les vacances ».

• Le 9 février, deux nouvelles opérations “collège mort” ont lieu à Alain (Saint-Fons) et à Simone Lagrange (Villeurbanne).

Sous diverses formes, la question qui se discute dans les AG, dans les rassemblements… c’est bien comment constituer le bloc uni des personnels et des parents avec leurs organisations pour le retrait des groupes de niveaux, comment “opposer un mur” au gouvernement pour qu’il soit contraint de retirer ses mesures ? À suivre…

Correspondant

  1. PPRE = programme personnalisé de réussite éducative, « mis en place pour chaque élève dont les connaissances et les compétences scolaires indispensables à la fin d’un cycle ne sont pas maîtrisées ou qui risquent de ne pas être maîtrisées » ↩︎
  2. PAI = projet d’accueil individualisé, « qui précise les adaptations à apporter à la vie » d’un enfant à besoins spécifiques ↩︎
  3. PPS = projet personnalisé de scolarisation, « qui sert à définir le déroulement de la scolarité » d’un enfant en situation de handicap ↩︎